Vl. LA CARRIERE DU PETIT HORLOGER

Aprés avoir terminé ses premières études à La Haye, le jeune Huyghens fut envoyé à Leyde, puis à Bréda, pour se perfectionner dans les sciences mathématiques et physiques. Il parcourut ensuite les divers pay.s de l'Europe, entre autres l'Angleterre, I'AIIemagne et la France, dans le but de connaître les savants de son époque et les oeuvres remarquables qui pouvaient intérresser son génie inventif.

L'horlogerie jusque-là était restée un art purement mécanique, connu en Europe déjà depuis plusieurs siècles.

Une des plus anciennes horloges à rouages dont parle l'histoire est celle dont le pape Paul 1 er fit présent au roi de France Pepin le Bref. Elle causa une grande admiration parmi le peuple et on la regardait comme une merveille inspiree par la magie plutôt que par le génie des hommes.

Quelques annees plus tard, le calife Haroun-al-Raschid envoya à l'empereur Charlemagne, fils de Pepin, une horloge plus perfectionnée encore, et, dès ce moment, les inventeurs cherchèrent à multiplier ces machines qui remplacèrent les clepsydres et les horloges à eau, seules employées dans l'antiquité pour indiquer la marche du temps.

On vit alors des horloges compliquées. Un Italien, Jean de Dondis, en construisit une, au XIVe siècle, qui fut placée dans la tour de Padoue. Elle marquait, outre les heures, la marche du soleil et des planètes. On fut tellement émerveillé d'une telle oeuvre, qui dépassait tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, que Jean de Dondis fut appelé Jean des Horloges, nom qui est resté à sa famille.

Partout, les grandes villes voulurent avoir leur horloge. Les inventeurs en construisirent de tous genres, avec des sonneries at des carillons. Ils luttérent d'habileté, pour se surpasser les uns les autres. Tantôt, on voyait les douze apôtres sortir d'une chapelle, à midi, et frapper chacun une cloche avec un marteau ; tantôt, un moine se montrait sur une galerie et, aprés avoir sonné I'heure, rentrait dans sa niche. Ailleurs, des saints formaient des processions, aux heures et aux demi-heures.

Parmi les plus célèbres, Huyghens put admirer Ies horloges de Strasbourg et de Lyon qui sont de véritables monuments, dont I'élégance et la complication étonnent les visiteurs.

Avant de venir en France, Christian voulut visiter la Forêt-Noire où, dépuis un temps immémorial, se fabriquent ces horloges en bois si coquettes et si légères. Il voulut connaître la façon dont les ouvriers font ces machines qui, par leur simplicité lui rappelaient celle qu'il avait construite lui-même pour sa famille.

Un beau jour, Christian et son ami Pieter Loos qui l'avait accompagné dans son voyage, pour étudier la peinture venaient de quitter, sac au dos, la vieille ville de Fribourg et avaient pénétré dans la forêt pour visiter, au hasard de la route, cette région si pittoresque. Ils cheminaient gaiement dans les sentiers bordés de prairies et de noyers dont les branches pendaient jusqu'à terre et offraient leurs fruits mûrs aux passants. Le pays était frais et vert comme une aquarelle et de nombreux ruisseaux murmuraient sur les cailloux et s'échappaient en bruyantes cascades.

« Quel pays splendide! disait le peintre, on dirait une suite de décors de theâtre et, à chaque pas, j'ai envie de tirer ma palette et mes pinceaux, pour peindre un de ces beaux paysages.

- Je comprends ton enthousiasme, mon cher Pieter, mais, si tu veux que nous arrivions, avant ce soir, au village de Herrenwies où se trouvent les horlogers, il faut presser le pas.

- Alors, marchons, mon ami, je ne voudrais pas me trouver égare, la nuit, dans cette sombre forêt.

- Ah-! les brigands de la Forêt-Noire ! C'est bon au theâtre !

Néanmoins, cher Christian, j'ai entendu raconter certaines histoires qui ne sont pas rassurantes. Ne crains rien, on ne rencontre ici que de bonnes gens, aux figures ouvertes et aimables.

 

 

 
 LE CALIFE HAROUN-AL-RASGHID ENVOYA UNE HORLOGE A CHARLEMAGNE

- C'est vrai, mais avec des costumes d'opéra-comique.

- Cela doit plaire à un peintre tel que toi."

Après une longue course à travers la forêt, nos deux voyageurs se reposérent dans un chalet où ils prirent un copieux repas, avant de continuer leur route. Celle-ci se prolongeait à travers les sapins, les hêtres, les bouleaux, au pied de rochers monstrueux hérissés de buissons de houx et de genêts. Elle montait fortement en lacets allonges et les habitations devenaient de plus en piU9 rares.

"Il me semble, dit tout à coup Pieter, que le ciel se couvre, le temps devient sombre ; serions-nous menacés d'un orage ? "

Christian examina le ciel. Il était couvert de gros nuages noirs, poussés par un fort vent d'ouest.

 

"Hâtons-nous, ami, répondit le jeune Huyghens, tâchons d'arriver au village, avant l'averse. »

Mais le village était encore loin et déjà le tonnerre faisait entendre son grondement sinistre. Bientôt, de larges gouttes commencèrent à tomber. Il fallut se mettre à l'abri sous un rocher. L'orage dura longtemps et la nuit était venue quand les deux amis purent reprendre leur route.

« Pourvu que ce chemin nous conduise au village, dit Pieter, il serait facile de s'égarer, au milieu de ces sentiers qui s'entrecoupent sous bois, et par une telle obscurité.

- Nous frapperons à la première porte qui se trouvera sur notre route, répondit Christian.

- J'aperçois une lumière, dit soudain le peintre.

- C'est notre étoile du berger, nous sommes sauvés ! »

C'était un chalet, placé à l'entrée d'un plateau assez vaste où s'élevaient plusieurs maisons. Huyghens frappa à la porte. Un homme, jeune encore, lui ouvrit aussitôt.

« Entrez, dit-il, vous voyagez par un bien mauvais temps.

- Oui, nous avons été surpris par l'orage.

- Eh bien ! vous pourrez partager, ce soir, notre modeste repas et passer la nuit près du feu, à moins que vous ne désiriez aller jusqu'à l'auberge de Herrenwies.

- Est-ce loin d'ici ?

- Une heure environ.

- Nous allons toujours nous reposer ici, puisque vous le voulez bien, nous verrons ensuite si nous pouvons aller plus loin."

lls étaient dans une grande salle où se trouvait un établi de menuisier, muni d'un étau. Des scies, des limes, des marteaux et tous les outils de la menuiserie étaient suspendus à des râteliers, contre les murs. Une large cheminée, garnie de bûches, flambait joyeusement, tandis qu'une jeune femme préparait la cuisine, entourée de plusieurs enfants.

Des garçons de douze à quinze ans travaillaient autour de l'établi : L'un préparait une boîte carrée, un autre taillait des rouages, un troisième sculptait des aiguilles, chacun, enfin, avait son occupation bien déterminee.

"Je vois, dit Christian, que nous sommes dans un atelier d'horlogerie.

- Oui, monsieur, tous ces jeunes gens sont mes enfants ; nous achevons, en ce moment, une de ces horloges qui sont maintenant recherchées en Allemagne, en Suisse, en France et dans toute l'Europe.»

LE CIEL ÉTAIT COUVERT DE GROS NUAGES NOIRS

Huyghens examina chacune des pièces avec attention et félicita le pére de son beau travail.

« Je constate, dit celui-ci, que vous vous y connaissez.

- Oui, un peu, répondit Christian en souriant.

- Je suis heureux de voir chez moi des hommes du métier nous allons souper, messieurs, vous devez avoir faim, aprés une journee de marche... Ensuite, si vous le permettez, je vous montrerai un ouvrage que j'ai entrepris et qui n'est pas facile.

- Je suis impatient de voir cet ouvrage," répondit Christian.

On se mit à table, une longue table, où, avec le père et la mère, s'assirent sept enfants. Les deux voyageurs furent installés à la place d'honneur. Le repas fut court, mais substantiel et arrosé de quelques verres de vin du Rhin. Lorsque tout le monde se fut levé, I'horloger dit à ses hôtes :

« Messieurs, voulez-vous me suivre ? »

Il les introduisit dans une pièce voisine où, sur un autre établi, se trouvaient une quantité de rouages en cuivre et des pièces d'horlogerie. Le père de famille souleva un rideau sous Iequel apparut, suspendue au mur, une horloge de vaste dimension.

" Voila, dit l'ouvrier, une horloge que j'ai construite avec tout le soin et le savoir dont je suis capable. »

Christian examina cette œuvre dans tous ses détails et manifesta à plusieurs reprises son étonnement et sa satisfaction.

"Vous devez être content, dit-il à son hôte, car ce travail est vraiment remarquable.

- Je l'ai fait en vue d'un concours que la ville d'Heidelberg vient d'établir pour une horloge qui doit être placée sur son château, mais j'ai peu de chance et, pourtant, ce serait l'aisance, la fortune pour ma pauvre famille, si je l'emportais.

- Et qui vous fait douter du succés ?

- Je n'ai jamais fait que des horloges communes, à une seule sonnerie, et je crains que mes concurrents ne présentent des horloges à plusieurs sonneries et d'une marche plus régulière que la miienne, car on parle d'un pendule-régulateur, inventé par le savant hollandais Huyghens et je suis trop pauvre pour me procurer ces pièces perfectionnées. »

Christian jeta un coup d'œil malicieux à son ami Pieter.

« C'est bien, répondit-il à l'horloger, nous allons coucher ici et, demain, si vous le voulez bien, nous reparlerons de votre œuvre. »

Le lendemain, Huyghens démonta l'horloge et, avec des rouages supplémentaires, montra à son hôte comment on pouvait établir une sonnerie pour les fractions d'heure, ainsi qu'un carillon aux airs multiples et variés, et, sans se faire connaître, il lui expliqua la theorie du pendule-régulateur appliqué aux horloges

IL FUT APPELÉ A PARIS PAR COLBERT

et lui promit de lui en envoyer un. Christian passa plusieurs jours dans cette brave famille, pour mettre son travail à point et, quand I'horloge fut remontée et mise en mouvement, tout le village accourut aux sons clairs et harmonieux de son carillon. Ce fut aux acclamations de toute la population et chargés des bénédictions de leurs hôtes, que les deux amis reprirent leur voyage.

Quelque temps plus tard, l'horloger de Herrenwies reçut le pendule et sa surprise fut à son comble, quand il sut que son bienfaiteur était Christian Huyghens lui-mêne, qui lui avait permis, par son aide, de l'emporter sur tous ses concurrents, à Heidelberg.

Christian Huyghens marcha de succès en succès.Tout jeune il était appelé à Paris par Colbert et nommé membre correspondant de l'Académie des sciences. Il découvrait le premier satellite de Saturne, grâce à une lunette qu'il avait construite lui-même.

II écrivit de nombreux et savants ouvrages sur l'astronomie, la géométrie, la physique, mais son plus grand titre de gloire c'est l'application du pendule aux horloges, comme régulateur et l'invention du ressort à spirale pour remplacer le pendule dans les montres et régler l'oscillation du balancier.

C'est grâce à ces découvertes que 1'horlogerie est devenue une véritable science.

Christian Huyghens quitta la France pour retourner en Hollande, en I681, malgré tous les efforts que firent le roi et son ministre pour le retenir. Il mourut à La Haye, en 1695. Comme I'avait prédit l'oncle Cornélis, le petit horloger était devenu un grand savant et avait fait la gloire de son pays.

 

FIN