V. CHRISTIAN AU COLLÈGE

Enfin , le moment d'entrer au collège était arrivé. Christian fut placé comme externe dans le plus important de la ville, que fréquentaient les enfants qui se destinaient à poursuivre ensuite des études plus complètes dans les universités.

Christian s'y montra studieux et appliqué et obtint, dans les diverses sciences, des succès qui confirmaient les prédictions de l'oncle Cornelis, mais, tout en étudiant la géométrie et la physique, il ne perdait pas de vue la mécanique et, en plusieurs circonstances, il excita l'étonnement de ses maîtres et de ses condisciples, par des inventions ingénieuses et originales. Il remit en marche la montre d'un de ses professeurs. A la suite d'une chute, les rouages s'étaient dérangés, sans que rien ne fût cassé, Christian eut bientôt fait de les rétablir sur leurs pivots.

Un jour d'été, par une grande chaleur, ses camarades, altérés par las courses et le jeu, se plaignaient de ne pouvoir boire à leur aise. Au fond du parc de l'établissement, mais au delà du mur de clôture, coulait un petit ruisseau d'eau fraîche et limpide.

« Ah ! si nous pouvions atteindre ce ruisseau, disaient les écoliers, quel plaisir nous aurions à nous rafraîchir !

- Ce n'est pas impossible, repartit Christian.

- Tu sais bien qu'il est défendu de sortir du parc.

- Eh bien! sans sortir du parc, j'espère pouvoir vous donner autant d'eau que vous voudrez.

- Comment détourner ce ruisseau et amener son eau au-dessus du mur ? disaient les écoliers peu convaincus, il faudrait être sorcier pour cela.

- J'ai une idée qu'il me parait possible de réaliser.

- Voilà un vantard qui se moque de nous ! s'écria un grand élève qui avait toujours été jaloux des succès de Christian. Si tu peux seulement tirer une goutte de ce ruisseau, je te donne les dix florins que j'ai dans ma bourse !

- Et moi, je te fais cadeau de mon astronomie illustrée que tu admires tant, dit un autre.

- Et moi, ajouta un troisième, je te promets mon gros ballon de cuir."

Chacun fit ainsi un pari, croyant bien qu'il n'y avait rien à craindre pour la bourse, I'astronomie, Ie ballon et le reste.

« Je n'ai pas besoin de vos offres, répondit Christian, il me suffira d'avoir ici une eau fraîche et abondante."

Les enfants, rappelés par la cloche, rentrèrent dans leurs classes, non sans hausser les épaules, en ricanant.

Christian allait souvent, le dimanche, se promener à la campagne, avec l'oncle Cornélis. A sa première sortie, il le conduisit près du ruisseau qui coulait au pied du mur du collège et lui raconta ce qui s'était passé avec ses condisciples.

" Ce qu'il me faudrait, dit-il, c'est tout simplement une roue légère et assez grande pour atteindre la hauteur du mur, tout en touchant le niveau de l'eau.

 Christian et Wilhelmine entrèrent, portant de superbes fleurs
 
- Et tu crois faire monter l'eau avec cette roue ?

- Attendez, mon oncle, je n'ai pas fini. Deux ou trois augets, en forme de vases, fixés à cette roue, puiseraient l'eau et l'amèneraient à la hauteur du mur. Je n'en mets que deux ou trois pour que la machine soit moins lourde.

- Bon ! mon ami, les augets puisent l'eau, mais comment fais-tu tourner la roue ?

- Une manivelle, avec engrenage, reposant sur le mur, me permet, en restant à l'intérieur, de faire tourner la roue.

- Ce n'est pas mal, mon petit ingénieur, mais, quand 1'eau sera parvenue en haut, dans tes augets, comment pourras-tu la faire couler dans le parc ?

- Rien de plus facile : I'eau se versera dans une auge en bois en forme de canal, et coulera dans le parc, comme si elle sortait du goulot d'une fontaine

- Voilà qui est parfait ! Ton invention me paraît bonne et tes camarades seront bien surpris. Alors, pour ma part, j'ai à établir une roue munie de deux ou trois augets et d'une manivelle : ce ne sera pas difficile, avec deux solides montants. Il me reste maintenant à prévenir le directeur du collège, car je rien veux rien faire sans son autorisation."

- Le lendemain matin, l'oncle Cornélis alla trouver le directeur: auquel il fit part de l'idée ingénieuse de Christian. Le chef de l'établissement aimait beaucoup son jeune élève et, de plus, il était fort curieux de voir quel serait le résultat de ce projet.

" Ce ruisseau appartient au collège, répondit-il, je vous donne toute liberté pour essayer votre invention. Si nous pouvons avoir si facilement de l'eau, cela nous rendra un réel service mais, je suis comme saint Thomas, je ne croirai que quand j'aurai vu. "

Quelques jours plus tard, grâce à l'empressement et à l'activité de l'oncle Cornélis, heureux de faire plaisir à son filleul, la roue fut installée au pied du mur. Des godets attachés à sa circonférence, prenaient l'eau dans le ruisseau et la déversaient dans l'auge qui l'amenait dans le parc. La roue tournait sans difficulté au moyen d'une manivelle qui actionnait deux petites roues d'engrenage.

Le directeur, les professeurs et tous les élèves vinrent contempler cette merveille et admirer la fontaine qui laissait couler une eau claire et abondante. Le triomphe de Christian fut complet. Le directeur lui adressa des compliments et les écoliers le portérent en triomphe autour du parc.

Le jeune Huyghens, tout en poursuivant avec zèle ses recherches et ses études, se plaisait parfois à créer quelque invention qui pût, sans aucun danger, lui permettre de jouer un tour à certains personnages peu sympathiques et malveillants.

Une de ses farces les amusantes est celle qu'il fit au portier du collège, Péterboom. Celui-ci était un homme bourru, grossier, d'humeur maussade, toujours prêt à faire punir les jeunes écoliers qui ne lui donnaient pas assez de pourboire. Il avait l'habitude defermer la porte d'entrée à l'heure exacte marquée par l'horloge du collège qui souvent battait la campagne et avançait sur l'heure de la ville.

 Le portier était un homme bourru et grossier
 
Des enfants, qui croyaient arriver à temps, furent souvent obligés de retourner chez eux, punis ensuite par leur professeur pour avoir manqué la classe.

Un matin, Christian qui était d'une parfaite exactitude, partit de la maison à l'heure ordinaire, avec la conviction d'être en avance pour l'entrée en classe. Mais il avait compté sans les fantaisies de l'horloge collégiale et la méchante humeur de maître Péterboom.

La porte était close.

« Péterboom, cria le jeune Huyghens, par le guichet donnant sur la rue, Péterboom, ouvrez-moi, je vous prie !

- Non, monsieur, vous êtes en retard et vous savez bien que Ia porte se ferme quand sept heures sonnent à l'horloge.

- Il n'est pas sept heures en ville et votre horloge va mal.

- C'est moi qui règle l'horloge et personne n'a le droit de dire qu'elle marche irrégulièrement.

- Mais, depuis que nous causons, je serais déjà en classe...

- Tant pis pour vous ! Allez vous promener ! "

Et le portier ferma brutalement le guichet.

Christian retourna chez ses parents, tout contristé, et raconta à son oncle la mésaventure qui venait de lui arriver par la méchanceté et l'entêtement de Péterboom.

"Je vais etre puni en rentrant au collège, dit-il"

- Tu ne seras pas puni, mon neveu, parce que tu n'étais pas en retard, ne te fais aucun souci, je vais aller moi-même exposer le cas au directeur. ''

L'oncle Cornélis obtint gain de cause : Péterboom fut gourmandé en toute justice et Christian ne fut pas puni, mais le méchant portier se vengea par mille petites tracasseries dont tous les élèvès furent victimes.

" Ce Péterboom mérite une leçon, dit Christian à ses camarades, il nous cause toutes sortes d'ennuis, mais, comme il est aussi poltron que méchant, je veux lui jouer une farce.

Il inventa un système de sonnerie assez ingénieux, avec un ressort d'horlogerie. Celui-ci, remonté, devait, à un certain moment, mettre en mouvement une tige d'acier terminée par une petite boule qui frappait un timbre à coups précipités.

Cette sonnerie fut placée dans un mannequin pourvu d'un masque de carton grimaçant. Comme la loge du portier ouvrait sur la rue, Christian, aidé d'un de ses camarades, profita, un soir, d'une absence de péterboom, pour glisser le mannequin sous son lit.

 Le portier fut réveillé en sursaut
 
" Nous saurons demain ce qui s'est passé, dit le jeune Huyghens, mais, si, comme je l'espère, ma mécanique produit son effet, péterboom aura une belle peur."

Vers minuit, tandis que le portier dormait paiblement, la sonnerie retentit tout à coup, sous le lit, troublant le profond silence de sa loge : derlin ! derlin ! drelin !

Réveillé en sursaut, le portier ne pouvait confondre ces sons ceux de la clochette de la porte, qui étaient bien différents. Cependant, à demi endormi, il crut qu'un professeur retardataire, avait sonné du dehors. Il se leva en grommelant, ouvrit la porte : Personne ! Il revint tout tremblant dans sa loge.

« Je n'ai pourtant pas rêvé, murmurait-il, on a bien sonné, mais quel drôle de son ! C'étaient de petits coups rapides, précipités, comme si on frappait sur la cloche, avec une baguette de fer."

Il visita soigneusement la chambre, souleva les rideaux vit tout à coup, sous le lit, une forme humaine. Un voleur ! c'est un voleur, peut-être un assassin ! pensa-t-il, plein d'effroi et, sans plus regarder, il s'élança dans la cour, en fermant porte à clef.

« Au voleur ! A l'assassin ! cria-t-il de toutes ses forces.

Les domestiques, les professeurs, puis, le directeur accoururent.

« Que se passe-t-il ? demanda ce dernier.

- Ah ! monsieur le directeur, un voleur s'est introduit dans ma loge et s'est caché sous mon lit ! Il a fait retentir une sonnette qui m'a réveillé !

- Que me chantez-vous là, maître Péterboom ? Avez-vous-jamais vu un voleur qui s'amuse à sonner ? Cela me parait étrange ! Vous avez rêvé et c'est une folie de réveiller ainsi toute une maison, au milieu de la nuit !

- Je vous assure qu'il est sous mon lit, j'ai bien vu sa figure effrayante. D'ailleurs, il n'a pu s'enfuir, car j'ai fermé la porte à la clef.

- Allons voir ce fameux voleur... Il faut vous prouver votre sottise ! »

Tout le monde suivit le directeur. Péterboom tremblait de tous ses membres. Le prétendu larron était la, étendu, immobile, sous le lit. Un des domestiques le tira par les pieds et ramena le mannequin.

Ce fut un rire général, une fusée de quolibets à l'adresse de Péterboom, qui, honteux et confus, ne savait où se cacher.

Le directeur comprit qu'il s'agissait là d'une farce d'écolier et le mécanisme lui fit penser que cet écolier pouvait bien être son élève Christian. Celui-ci interrogé, le lendemain, avoua franchement son espièglerie, en expliquant le motif qui l'avait amené à l'imaginer.

Il fut puni, mais péterboom dut céder son emploi à un autre portier plus poli et moins brutal. C'est tout ce que souhaitaient les élèves du collège.

 
SUITE ...