- Elle a parlé, elle a parlé, vous avez tous entendu!

Au milieu de ce tintamarre, Louison entra résolument par la porte du milieu pour voir ce qui se passait. En l'apercevant, Marie-Jeanne couru à lui:

Mon cher petit, dit-elle d'une voix affable, viens vite avec nous, viens vite manger, l'horloge l'a commandé.

Et devant le bambin ravi, qui n'en avait jamais tant vu, elle servit une abondante portion de soupe, tailla du pain , remplit un verre , entassa trois matefains dorés. Bigre, la brave horloge! pensait Louison en se pourléchant.

Tout alla bien durant plusieurs jours, mais, l'horloge ne parlant plus, les terreurs de la fermière furent calmées et son humeur maussade envers l'enfant réapparut.

Aussi, pour un goûter de fête où une superbe tarte allait être servie, il se prit à pleurer en voyant qu'on lui tendait une simple tartine de fromage, salé, par surcroît de misère! Mais, quand le coup de quatre heures se fit entendre, l'horloge se chargea de plaider sa cause:

"Si pour le goûter

Du petit berger

La tarte oubliez,

Je vais me fâcher! "

C'est trop fort! s'écria Marie-Jeanne en colère, car cette fois la gaieté de la fête lui donnait du toupet. C'est trop fort, cette horloge enragée ne parle qu'en faveur du petit berger! Mais, tout aussitôt, il se fit dans le coffre de l'horloge un si grand chahut, les chaînes, le balancier et les plombs s'en mêlant, que la fermière prit peur et appela vivement son petit berger pour lui remettre un énorme morceau de tarte. Il ne se fit pas attendre longtemps! .... mais, d'où sortait-il? Sa figure et ses vêtements semblaient poudrés à blanc! Les sacs de farine laissant un passage entre le mur et l'horloge, le mystère était percé! Une lueur subite éclaira les faits dans l'esprit de la fermière, mais elle n'en laissa rien paraître, se réservant de conter les choses à son homme, le soir à la chandelle, quand tout le monde dormirait.

Les jours qui suivirent, elle traita de mal en pis son malheureux berger. L'horloge enchantée, qui ne manquait pas de coeur, décidément, se promit d'intervenir encore.

 

C'état le matin, au casse-croute, en l'honneur des vendanges prochaines; il y avait sur la table, près de la bonne jatte de crème fraîche, deux splendides paniers de raisin. Louison, n'étant pas admis, avait regardé avec envie ce festin de gala. Sitôt que huit heures eurent sonné: Dig - dong, Dig-dong, dong, dong.

Une véritable complainte commença et tout aussitôt, munis chacun d'un gourdin et postés au bord des sacs, le fermier et la fermière attendirent, comptant bien ne pas laisser échapper le malin esprit lorsqu'il s'évaderait de l'horloge.

Mais, voici ce que disait la complainte:

"Hélas, hélas, pourquoi, gens sans coeur, faites-vous toujours pleurer le berger.

Il n'a personne pour le chérir ni le soigner;

L'enfant qui aurait pu tant vous aimer

Mourra bientôt de faim et de douleur! "

Le fermier et sa femme se regardèrent un peu honteux: C'est vrai ce que dit l'horloge, murmura Marie-Jeanne laissant tomber son gourdin, tandis que Jean-Pierre, confus d'avoir suivi sa femme à l'embuscade, baissait la tête! Puis, d'un geste prompt, ouvrant le battant du coffre de l'horloge, il regarda.

Niché au fond de la caisse, sous le gros balancier bonhomme, le petit berger terrifié d'être découvert joignait les mains! Ses boucles enfantines tremblaient autour de sa petite frimousse pâle, et, dans sa niche improvisée, il avait l'air d'un ange.

Pour la première fois, Jean-Pierre et sa femme furent touchés de cette grâce enfantine et, tandis que les hommes en riant de la farce innocente du petit meurt-de-faim se poussaient pour mieux voir, Marie-Jeanne, dans ses bras qu'elle savait rendre tendre, attirait le bambin, le serrant sur son coeur et le couvrant de larmes; elle murmura en l'embrassant:

Pauvre mioche, va, n'aie plus peur de moi, je serai ta maman si tu promets de m'aimer comme mon vrai petit gars ! Pour toute réponse, Louison passa se mains autour du cou de la fermière et la couvrit des baisers que son bon petit coeur souffrait depuis si longtemps de ne pas pouvoir donner. Quant à Jean-Pierre, il tortillait sa moustache en tâchant de cacher l'émotion qui le gagnait. Il caressa doucement la joue de l'enfant et murmura simplement à l'oreille de Marie-Jeanne:

C'est bien, femme, de l'avoir adopté.

 

FIN

 

Conte de René de Maguibal , publié le 14 mai 1933 dans le journal Guignol et dans l'ouvrage " La Grande Horloge , aux éditions de l'amateur en 1992 .