Cependant, cette année-là, son huitième vieux berger venait de mourir et son mari se fâcha:

Allons Marie-Jeanne, lui dit-il, cesse tes enfantillages, décide-toi à prendre un gamin pour garder notre troupeau, tu vois bien que nos pauvres vieux prennent froid dans les champs et meurent tous, et à passer ainsi de main en main, notre chienne n'écoute plus personne; puis les brebis sont mal soignées.

Après avoir tergiversé, Marie-Jeanne dut se rendre; aucun vieillard valide ne se trouvant à embaucher au moment voulu, elle jeta son dévolu sur un petit garçon de l'Assistance, un drôle de petit bonhomme, fluet et futé, dont les huit ans avaient à peu près la hauteur d'une botte. Il possédait la frimousse la plus éveillée et la plus drôlette que l'on pût voir, joliment encadrée de cheveux bouclés. Il était gai, en train, obéissant, et il fallait avoir le coeur bien dur pour ne pas s'attacher à cet enfant privé des caresses de ses parents. Hélas! Marie-Jeanne, qui avait eu si bon coeur autrefois et qui continuait à traiter fort bien tout son monde, devenait raide et cruelle quand il s'agissait du petit. Elle fit tant et si bien qu'elle en détacha même son mari et qu'au bout de peu de temps la vie du jeune pâtre fut un enfer.

Mal vêtu, mal nourri, bourré seulement de coups de sabot, Louison serait devenu taciturne et mauvais si sa charmante nature n'avait été faite pour résister à tout.

A l'heure du repas, il arrivait comme les autres dans la salle de la ferme et il demandait poliment:

Y a-t-il quelque chose pour moi, madame le patronne?

-Voilà ta part, mauvais sujet, répondait invariablement la fermière en lui tendant un morceau de pain sec auquel elle adjoignait, les jours de largesse, un morceau de fromage. Va manger ça dehors!

Ce jour-là donc, tout se passa comme de coutume, Jean-Pierre et les hommes entrèrent brusquement par la porte du milieu, tirant Marie-Jeanne de sa contemplation. Sans plus de façon, ils se mirent à table et la fermière prit place en face de son mari, après avoir jeté le morceau de pain à Louison qui le grignotait sans rien dire sur le pas de la porte.

Comment la conversation générale, tout de suite engagée, en vint-elle sur l'horloge? Probablement ce fut Marie-Jeanne qui en parla, elle était un peu superstitieuse, comme son mari du reste, et tous les gens qui tiennent à la terre et qui n'ont pas le temps de passer de longues années en classe pour savoir si les choses peuvent ou non avoir la faculté de parler d'elles-mêmes. Bref, on narrait pour la centième fois les phénomènes de l'horloge... et pour la première fois, Louison, ébahi, les entendait sans que l'on s'en doutât: C'était, disait Jean-Pierre, une machine fantastique, à laquelle il ne fallait pas s'amuser à désobéir; lorsqu'elle avait donné un ordre, c'était à qui s'empresserait de l'exécuter, dans la crainte que le malin génie caché dedans ne se mît à déchaîner quelques malheur.

- Et, ma parole, reprenait Marie-Jeanne, moi qui me sens maîtresse ici, si cette horloge recommençait à parler, je tremblerais comme une feuille et filerais la toute première! Midi approchait , il faisait une chaleur torride en ce moi de juin; aussi, les deux portes de la grande salle de la ferme étaient-elles restées ouvertes pour donner un peu plus d'air; celle du milieu donnant sur la table où mangeaient en discourant en discourant les gens assemblés, et celle du bout de la pièce donnant sur l'horloge un peu dissimulée par les sacs de farine. Un coup de bise inattendu entra, faisant frémir les volants d'andrinople de la cheminée et les brides de la coiffe de Marie-Jeanne !

Hum! le bon air! huma Jean-Pierre.

Mais, aussitôt , midi sonna: Dig-dong-dong-dong-dong! disait douze fois de sa grosse voix l'horloge enchantée. On croyait qu'elle en resterait là, mais il y a un proverbe qui prévient de ne jamais réveiller le chat qui dort! son balancier fit entendre un frémissement inattendu et une petite voix pointue cuivrée, se mit à chanter:

" Midi sont sonnés:

Vite au déjeuner,

Mais sans oublier

Le petit berger! "

Aussitôt, ce fut dans la salle une rumeur indescriptible! Jean - Pierre, les bras au ciel, les hommes effarouchés, Marie-Jeanne, plus pâle que la mort, se levaient en poussant des cris de stupeur!

 

SUITE ET FIN ....