Dong! sonna une fois, de sa voix de contrebasse, la grosse horloge de la ferme du lourd, dont l'aiguille superbe de ciselure venait de se poser sur la demie de onze; " Voilà l'heure de tremper la soupe, pensa Marie-Jeanne, la fermière de ce lieu, les hommes vont rentrer."

Elle aligna sur la grande table de noyer ciré, si longue qu'elle n'en finissait plus, une ribambelle d'écuelles dans lesquelles des croûtons mitonnés dans le lard offraient un aspect réjouissant. Après quoi, munie de sa marmite bouillante et armée d'une louche, elle arrosa chaque portion d'un délicieux bouillon de légumes mêlé de crème, puis elle tira les bancs le long de la table, remplit les pichets de piquette, plaça le pain bis dans la corbeille et le fromage dans une assiette, mit en guise de surtout, au milieu, un plat énorme de matefains disposés en pyramide! Sa besogne était finie. Elle rabaissa ses manches, qu'elle tenait relevées jusqu'aux coudes tant que duraient les soins de son ménage; elle planta ses mains sur ses hanches et, campée toute droite sur le devant de la cheminée où achevait de flamber l'énorme bourrée qui avait servi à la confection du repas, elle attendit l'arrivée des travailleurs, tout en passant d'un oeil avisé l'inspection de la pièce où les meubles reluisaient de propreté

Son inspection la satisfit : l'armoire était brillante comme un miroir, le buffet fleurait l'encaustique, les huches et le pétrin étaient bien garnis, et la grande horloge trônait majestueusement près d'une des portes d'entrée, derrière des sacs de farine alignés en bon ordre en attendant qu'on les vendît, tant les greniers étaient remplis. Cette horloge n'était pas le moindre ornement de la pièce; elle avait un coffre en bois sculpté, haut et large à souhait; son cadran magnifique, entouré d'un soleil d'or resplendissant, achevait de lui donner un air solennel!( ... )

On prétendait que, dans son beau temps, l'horloge merveilleuse était enchantée et que, non contente de sonner les heures comme ses pareilles, elle se mettait à parler d'une voix chantante pour annoncer, à chaque tintement de cloche, à quel travail utile on devait se livrer.

Ainsi: " Dig - dong - dong ! "

 

Trois heures du matin,

Fermier, cours au foin! "

Ou bien:

" Dig-ding-ding-dong!

A quatre heures du soir,

Goûter sans trop boire! "

Lorsque les saisons changeaient, la légende rapporte qu'il n'arrivait jamais à l' horloge de se tromper. Elle ne parlait pas des semailles au temps des moissons, ni de pressurage au temps du labour. Non, tout était ordonné dans ses discours et, grâce aux conseils qu'elle prodigua, il faut le croire, la ferme du lourd n'avait jamais cessé de bien marcher! Sa réputation dans le pays, à mille lieues à la ronde, en gardait de l'éclat, et Marie-Jeanne en était fière à bon droit. Depuis dix ans qu'elle était mariée à Jean-Pierre Thoinard, qui avait hérité de ses pères, le jeune ménage n'avait pas laissé péricliter son bien, au contraire! les terres avaient pris de la valeur, les bestiaux engraissaient à plaisir, le nombre du personnel augmentait proportionnellement aux nouveau terrains achetés, et, chose contraire à ce que l'on voit de nos jours, les bâtiments étaient entretenus et restaurés avec tant de soin qu'on les aurait crus neufs.

C'était la prospérité sur toute la ligne et, dans la Bresse entière, la ferme du Lourd faisait des envieux !

Marie-Jeanne aurait été tout à fait heureuse si, pour succéder à son mari, elle avait eu un fils! Mais quel bonheur en ce monde est donc parfait ? Jamais elle n'avait eu l'espérance de mettre au monde un enfant, et son coeur en était ulcéré à tel point qu'elle devenait jalouse de tous les bambins qu'elle connaissait et que, pour ne pas s'infliger la torture d'en voir trop près sous ses yeux elle confiait la garde de son troupeau de brebis à des bons vieux tout tremblants plutôt que d'employer les nombreux petits bergers qui se présentaient.

Suite